Rencontre avec Philippe Kunter de la Bpifrance

Les chiffres l’ont montré : les entreprises qui investissent dans la RSE répondent plus efficacement aux défis posés par la crise du Covid-19*. Mais qu’en est-il pour les entreprises qui n’ont pas encore pris ce virage ? Ces entreprises devront-elles inévitablement adopter une démarche plus responsable pour survivre ? Philippe Kunter, Directeur RSE de Bpifrance nous apporte une première réponse à ces questions.

Étant en contact permanent avec un grand nombre d’entreprises à Bpifrance, percevez-vous un mouvement de la part des salarié.e.s à vouloir orienter leur entreprise vers une démarche plus responsable ? Ou est-ce plutôt les entreprises qui voient la RSE comme une opportunité de croissance ?

Les deux mais avec une particularité : historiquement, ce sont les citoyen.ne.s qui ont fait bouger les lignes. De même, en entreprise, ce sont les attentes des salarié.e.s qui ont permis de progresser sur les sujets liés au climat. Nous constatons un effet de montée en puissance de la part des salarié.e.s qui sont de plus en plus exigeant.e.s, et de l’autre côté, les entreprises commencent à réagir car elles sentent l’évolution du marché qui impose des actions environnementales, sociales, humaines dans les appels d’offres, contrats, etc.

Il y a donc les deux mouvements. C’est peut-être cela qui est difficile pour un grand nombre de dirigeant.e.s : il y a une transformation majeure – dont la crise sanitaire a servi d’accélérateur – et il faut faire un virage encore plus serré que ce qui a été fait auparavant.

Pensez-vous que la Covid-19 a été un accélérateur des mouvements comme la Convention Citoyenne pour le Climat ou encore le Manifeste étudiant pour un réveil écologique ? Cette prise de conscience se retrouve-t-elle dans tous les domaines et catégories socio-professionnelles ?

Il est clair que les entreprises ont dû s’adapter rapidement à la situation : modification de l’organisation, travail à distance, etc. Est-ce que pour autant ces entreprises ont basculé dans un nouveau modèle ? Non, je ne pense pas. Mais il y a certainement eu un éveil et un phénomène accélérateur de mise en œuvre d’un certain nombre de réflexions et de pratiques : il y a encore 6 mois, dans certaines entreprises, l’idée qu’un salarié pouvait travailler efficacement en télétravail n’était pas totalement admise.

Aujourd’hui, au regard de la période de confinement, les entreprises ont pris conscience que les salarié.e.s peuvent travailler efficacement à distance ! Cela a donné lieu à de nouvelles réflexions sur la flexibilité. Et ce sont des idées que l’on retrouve dans la plupart des domaines : dans le passé on ne se préoccupait pas de la même manière de la qualité des conditions de travail. Depuis quelques années, il y a des nouveaux sujets : la précarité de l’emploi, les nouveaux types de postes, etc. Il y a de nombreux emplois qui n’existent pas encore aujourd’hui mais qui existeront demain, ça fait partie de la transformation de la société et de nos métiers.

Nous constatons aussi une prise de conscience collective sur les sujets environnementaux : de nombreuses entreprises ont considéré devoir accélérer leurs dispositifs en matière de protection de l’environnement, d’abord pour elles-mêmes mais aussi pour donner l’exemple aux entreprises qui n’ont pas encore pris ce tournant.

« Bientôt on ne parlera plus de RSE, on parlera de la manière de repenser nos modèles pour satisfaire nos parties prenantes  »

Selon une enquête de POSITIVE WORKPLACE©, on s’aperçoit que seulement 16% des entreprises de moins de 500 salarié.e.s ont réalisé un bilan carbone, alors que la majorité des grandes entreprises s’orientent vers la neutralité carbone idéalement en 2030 ou 2050. Est-ce que vous sentez que ce sujet du bilan carbone commence à naître dans les entreprises comme une référence ou est-ce encore un sujet secondaire ?

Le bilan carbone n’est pas encore une référence, les petites entreprises le considérant toujours comme une contrainte même si elles sont intéressées par le sujet. D’ailleurs, il ressort que les dirigeants d’entreprises les plus âgés sont au moins aussi intéressés que les jeunes par ces sujets, voire plus.

Nous réfléchissons beaucoup à comment faire entrer simplement les TPE/PME dans ce process. Faire un bilan carbone allégé, un diagnostic, est la première marche pour ces entreprises, qui pourront ensuite mettre en place un plan d’action afin de s’aligner sur la stratégie nationale bas carbone (neutralité carbone en 2050).

Dans ce contexte de récession économique inédit, les sujets RSE ne vont-ils pas se retrouver au second plan face à la survie des entreprises ?

Les situations de crise font des dégâts importants mais c’est aussi l’occasion de faire émerger de nouveaux modèles car les entreprises cherchent à se reconstruire autrement. Quand on parle de RSE, on parle de résilience qui est un mode de survie pour l’entreprise.

Bientôt on ne parlera plus de RSE, on parlera de la manière de repenser nos modèles, de se mettre dans une démarche d’innovation forcée pour créer de la valeur, satisfaire ses parties prenantes et être plus transparent. La transparence entraine la confiance, ce qui incitera vos parties prenantes à vous suivre dans cette nouvelle voie.

Si vous aviez une baguette magique, que changeriez-vous dans l’économie, dans les organisations, dans le monde ?

Ma réponse ne porte pas sur une dimension politique mais sur une dimension d’engagement. Le niveau d’engagement des salarié.e.s au travail en France a perdu 3 points entre 2015 et 2017 : seulement 6% des salarié.e.s sont engagé.e.s dans leur entreprise (Cf. rapport Gallup).

Je souhaiterais faire en sorte que les hommes et les femmes, peu importe où ils travaillent, soient acteurs.trices de leur parcours. Il y a encore trop de gens qui s’épanouissent à l’extérieur de leur entreprise (en se réalisant sur des sujets qui les passionnent) sans apporter pleinement leurs compétences et leur énergie dans leur milieu professionnel, ce qui est vraiment dommage et constitue d’une certaine manière un certain gâchis. Je voudrais que tous les Français.ses aient la flamme à l’intérieur d’eux en allant au travail, aient envie de dialoguer et de communiquer. Il faudrait recréer des connexions intelligentes, remobiliser les salarié.e.s.

Il semble donc que salarié.e.s et direction des entreprises font face à une prise de conscience de l’importance des enjeux RSE dans l’entreprise. Et la crise sanitaire a été un élément accélérateur de cette réflexion. Selon une étude Kapten Business réalisée par Opinion Way, plus des 3/4 des entreprises considèrent que la crise liée au Covid-19 va les inciter à prendre davantage en compte les enjeux liés à la RSE. Il faut voir cette crise comme une opportunité pour les entreprises de redéfinir leur modèle et leur stratégie en prenant en compte les problématiques RSE.

 

* D’après une étude menée par HSBC, les actions ESG ont surperformé de 7% par rapport aux autres actions, au mois de mars.

Philippe KUNTER

Directeur du Développement Durable et de la RSE chez Bpifrance depuis 2016.

Entre 2013 et 2016, il était Directeur de la Consolidation des Risques du Groupe.