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Le sens au travail : enjeux du brown out vs tyrannie du sens

Si le terme de brown-out n’est pas encore très répandu, la notion de quête de sens dans son travail, elle, l’est davantage. Trouver un but dans son emploi, un objectif, faire quelque chose de « bien », semble bien plus valorisé aujourd’hui par la société qu’un travail dénué « d’intérêt ».
De nombreux travailleurs ont ainsi remis en question leur métier, et ce que ce dernier apportait à la société. Ces réflexions ont amené certains d’entre eux à délaisser leurs taches psychologiquement.
La crise sanitaire semble aussi avoir élargi ce syndrome, puisqu’un tiers des français interrogés suite au premier confinement, auraient envisagé de chercher un emploi plus porteur de sens (enquête Randstad, mai 2020).

Les entreprises ont-elles raison de craindre le brown-out ? Où est-ce une forme de tyrannie du sens ?


Qu’est-ce que le brown-out ?

Le brown-out est apparu de pair avec le « bullshit job », « l’emploi à la con », en 2013, sous la plume de l’anthropologue américain David Graeber.
Selon ce dernier, les « bullshit job » sont les emplois « inutiles », vides de sens, superficielles, sans aucun intérêt. Ce type de poste tend à conduire les travailleurs qui les occupent à une démission mentale : le brown-out.
Brown-out signifie à l’origine « baisse de tension ». Utilisé dans le domaine de l’électricité, il s’agit de la baisse volontaire ou involontaire de l’intensité pour éviter la surchauffe des appareils électriques. David Graeber, en l’utilisant pour les travailleurs, veut démontrer ce phénomène de chute de motivation en raison d’un manque de compréhension du « pourquoi » de leur mission, et d’une absence de mise en perspective de leur tâche.
Le brown-out se définirait donc comme le manque de sens dans son travail quotidien, notamment du fait de tâches absurdes et non stimulantes.
David Graeber postule que la société moderne repose sur l’aliénation de la vaste majorité des travailleurs de bureau qui sont amenés à dédier leur vie à des taches parfois sans grand intérêt pour la société, mais qui permettent malgré tout de maintenir l’emploi. L’anthropologue décèle d’ailleurs un bullshit job en évaluant son impact sur la société s’il disparaissait.
Le Dr François Baumann, médecin et spécialiste des pathologies liées à la souffrance au travail, considère que ce brown-out serait la conséquence directe de l’innovation et des nouvelles technologies qui multiplieraient la multiplication des métiers sans intérêts.

Quels en sont les symptômes ?
Contrairement au burn-out, les individus restent bien alertes et compétents, ils deviennent cependant démotivés et désengagés. Son apparition est donc difficilement décelable car les manifestations restent peu visibles.
Divers symptômes ont néanmoins été recensés, notamment : le sentiment d’inutilité, le manque de perspective, de l’irritabilité, une perte de l’attention, un manque d’investissement et de contribution dans le travail…
Quand le travail n’a plus de sens, la motivation se perd, ce qui a des conséquences générales sur le moral et la confiance en soi. Ainsi le collaborateur rechigne davantage lors de l’accomplissement des tâches, s’ennuie et ne manifeste aucun intérêt pour ce qu’il effectue. Cela peut aussi impacter sa vie privée, et le taux d’absentéisme augmente.
Le brown-out s’accompagne souvent d’une démission ou d’une rupture conventionnelle, le collaborateur préférant trouver une nouvelle voie qui lui offrirait davantage de sens.


Des enjeux de management

Les entreprises, pour lutter contre ce mal être, doivent faire en sorte de regagner la motivation de son ou ses collaborateurs (objectif de l’entreprise, missions sociales, vision globale, moment de convivialité…). Mais la différence se fera surtout au niveau du management.
L’arrivée des « millenials » sur le marché du travail en précipite l’urgence : exigeants en matière de communication, le management vertical est moins bien perçu et destructeur de sens. Ainsi, un management plus horizontal, un meilleur partage d’information, et un dialogue facilité seront les bienvenus.
Il serait aussi pertinent de redonner aux collaborateurs·rices l’envie de travailler ensemble, comme une équipe qui possède les même objectifs et principes de coopération. Le manager doit donc veiller principalement à la régulation des relations entre les travailleurs. Voici quelques pistes dans ce sens pour le manager qui devra :

  • Partager la culture et stratégie de l’entreprise
  • Être lui-même porteur de sens de l’action collective et de la réalisation personnelle
  • Devenir animateur de la communauté de travail
  • Influer et fédérer son équipe


Mais la quête de sens au travail, n’est-elle pas une forme de tyrannie ?

Virginie Bapt, psychothérapeute et auteur du livre « Ils ont vécu le burn-out », voit cette quête de sens comme une pression sociale qui peut devenir extrêmement néfaste et engendrer du stress. Pour elle, beaucoup souffrent de la vision fantasmée de la réussite professionnelle véhiculée par les médias et réseaux sociaux. Le choix de carrière peut devenir paralysant car se pose la question du « bon choix », et celle du bonheur engendré.
Les « millenials » seraient particulièrement touchés, car contrairement à la génération les précédents, ils ont davantage de liberté dans le choix de leur travail, ce qui ferait peser une pression supplémentaire dans le choix de carrière.
Mais qu’est-ce qu’un travail porteur de sens ? Pour Estelle Morin, psychologue et professeur de management à HEC Montréal, ce sens aurait 3 définitions :

  • La signification du travail, sa valeur aux yeux du sujet et la définition/représentation qu’il en a
  • La direction, l’orientation du sujet dans ce dernier, ce qu’il recherche en lui et les desseins qui guident ses actions
  • L’effet de cohérence entre le sujet et le travail qu’il accomplit, entre ses attentes, ses valeurs et les gestes qu’il pose quotidiennement dans le milieu de travail.

Ce sens serait finalement personnel. « Ce qui compte, c’est d’être clair sur ses enjeux personnels, sur ce qui est vraiment important pour soi » résume Virginie Bapt. Un travail peut être vécu comme ce qui nous permet de nous épanouir ailleurs, par exemple.
Noémie Le Menn, psychologue du travail et coach en développement de carrière, l’illustre par la fable des tailleurs de pierre. Dans cette dernière, il s’agit de demander ce que font ces casseurs de pierre. Le premier répond qu’il casse des cailloux, le second qu’il gagne de quoi nourrir sa famille, et le troisième qu’il bâtit une cathédrale.

Il s’agirait de ne pas surinvestir le travail, mais bien de créer son propre sens.

Source : Le brown-out, nouveau mal-être au travail : la perte de sens (compta-online.com), Le brown-out, ce nouveau fléau dans l’entreprise – HBR (hbrfrance.fr), Etude sur le sens au travail (deloitte.com), Brown-out : que se cache-t-il derrière ce nouveau syndrome qui touche les cadres – Cadremploi

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